Nombre de commentateurs voient dans ces différences d’approche la marque du « caractère national », nos racines latines nous prédisposant à une impulsivité individuelle peu compatible avec les exigences d’une discipline collective à laquelle les habitants du Nord de l’Europe seraient plus naturellement capables de se soumettre. Ces explications me semblent non seulement un peu courtes, mais surtout, en ayant recours au « fait culturel » elles renforcent le postulat qu’il n’est pas possible de changer l’état des choses et représentent au final d’excellents prétextes pour éviter de se remettre en question.

L’intelligence collective que l’on peut observer dans les pratiques de management et de gouvernement en Suède, et qui marquera très certainement la façon dont ce pays va conduire la politique européenne pour les prochains mois, trouve sa source non pas dans l’esprit du peuple mais plus concrètement dans les valeurs qui fondent le système éducatif du pays.
En premier lieu, celui-ci, bien que reconnu comme tout à fait performant dans les classements internationaux, n’est pas fondé sur une logique méritocratique au sens ou sa finalité n’est pas d’abord de sélectionner et de récompenser les plus doués en leur permettant d’atteindre une position sociale qui découlerait de leurs mérites individuels, mais avant tout de donner à chacun les moyens de participer au « jeu collectif » qui ultimement est le seul qui va faire gagner chacun : en Suède, si sélection il y a, elle se situe d’abord sur la capacité de l’écolier à développer un sens aigu de la réussite collective et de la recherche de compréhension du point de vue l’autre. Ce qui frappe en la matière, c’ est le temps consacré, à tous les âges de la vie solaire, à l’apprentissage des savoirs-être collectifs au cours duquel la contribution de l’enseignant n’est pas de dispenser un savoir dont il aurait le monopole mais de faire émerger des représentation communes en s’appuyant sur les contributions et perspectives de chacun.

En France, nous regardons l’apprentissage de ces « soft skills » avec condescendance - et je parle là du regard collectif de la société française et non pas de la posture des enseignants qui n’est, au final que le reflet de nos choix de société – arguant du fait qu’il faut d’abord enseigner les « vrais » savoirs, et ne pas perdre un temps précieux dans l’exploration de ces disciplines bien peu académiques. C’est bien dommage car c’est précisément pendant les années de formation que les comportements et aptitudes se mettent en place. Sans surprise, le jeune suédois, arrivé à l’âge adulte, qu’il soit devenu responsable politique, syndicaliste ou manager reproduira dans son rapport aux autres, le modèle d’élaboration collective qui lui aura été transmis. Son alter-ego français quand à lui, reproduira le modèle d’autorité que confère le savoir individuel et la réussite scolaire dans notre société.

Mes enfants ont expérimenté les deux modèles. Lorsqu’ils sortiront du système éducatif suédois, ils possèderont certainement moins de connaissances théoriques générales que leurs camarades français. Ils auront aussi sans doute moins de certitudes et seront vraisemblablement plus aptes à accepter les limites de leur vision du monde ayant compris que leur seul regard ne peut prétendre rendre compte de l’entièreté du réel. En un mot ils auront appris qu’ils ont besoin de l’Autre pour penser intelligemment le monde et participer à sa (re)construction.

Mener à bien la mutation extérieure à laquelle nous sommes aujourd’hui invité avec la remise en question de nos modèles financiers et économiques, nécessitera dans notre pays comme ailleurs de mener une mutation intérieure, plus discrète, plus intime mais sans doute aussi plus essentielle afin de retrouver le chemin de l’intelligence collective.